Énergie & Recharge
Le détroit d’Ormuz fermé: quel avenir pour l’acheminement des matières?

Le détroit d’Ormuz est au cœur d’une crise qui pourrait bouleverser l’économie mondiale. Si cette voie maritime stratégique devenait inaccessible pendant une période prolongée, nous risquerions de voir les prix du pétrole et du gaz s’envoler, avec des conséquences potentiellement désastreuses.
Ce corridor maritime, situé entre l’Iran et la péninsule d’Oman, ne mesure que 40 kilomètres dans sa partie la plus étroite. Pourtant, cette modeste étendue d’eau joue un rôle crucial dans l’approvisionnement énergétique mondial. Chaque jour, près de 20% du pétrole mondial transporté par voie maritime y transite – représentant environ 20 à 21 millions de barils quotidiens – sans compter d’immenses quantités de gaz naturel.
Dans le contexte actuel, où les tensions s’intensifient suite aux opérations militaires américaines et israéliennes contre l’Iran, Ormuz devient le théâtre d’un dangereux bras de fer. Les Gardiens de la révolution iranienne ont menacé de cibler tout navire empruntant ce passage et ont même déclaré sa fermeture le 2 mars. Le trafic maritime s’est considérablement réduit, de nombreux bâtiments préférant rester à l’ancre ou contourner entièrement la zone. Cette situation soulève une question cruciale : pouvons-nous éviter une explosion des tarifs énergétiques dans les prochains mois ?
Les répercussions se manifestent déjà sur les marchés internationaux. Le 2 mars, lors de l’ouverture des transactions, les cours du gaz naturel liquéfié en Europe ont bondi de 20%, avant que les contrats TTF n’explosent de plus de 50% au cours de la journée, suite aux attaques ayant visé deux centres majeurs de traitement au Qatar. Les devises internationales ont rapidement réagi à ces menaces sur les matières premières, faisant craindre une nouvelle vague inflationniste, particulièrement en Europe.
Des alternatives insuffisantes face à la crise
Confrontés à la perspective d’un blocage durable, les pays exportateurs de la région tentent de développer des solutions de repli et envisagent d’intensifier l’utilisation de leurs infrastructures terrestres. L’Arabie saoudite compte sur son imposant pipeline Est-Ouest, une infrastructure majeure qui transporte le brut depuis les champs pétrolifères du Golfe jusqu’au terminal de Yanbu sur la mer Rouge.
Parallèlement, les Émirats arabes unis disposent de l’oléoduc d’Abu Dhabi, reliant leurs installations pétrolières au port de Fujaïrah, directement ouvert sur le golfe d’Oman. D’après les estimations de l’Agence américaine d’information énergétique, ces deux voies alternatives pourraient théoriquement acheminer environ 2,6 millions de barils quotidiennement. Une capacité dérisoire comparée aux 5,5 millions de barils que l’Arabie saoudite exportait encore via Ormuz en 2024.
La situation est tout aussi préoccupante concernant le gaz naturel liquéfié qatari : un cinquième des échanges mondiaux dépend exclusivement du détroit d’Ormuz, sans aucune solution de substitution disponible. Aucune infrastructure terrestre ne peut se substituer efficacement aux flux transitant par Ormuz dans l’immédiat.
L’Iran a bien essayé de sécuriser ses exportations avec le pipeline Goreh-Jask, un investissement d’un milliard de dollars inauguré en grande cérémonie pour transporter son pétrole du sud-ouest vers un terminal situé au-delà du détroit. Mais cette installation est loin d’atteindre ses objectifs : sa capacité maximale n’est que de 300 000 barils journaliers, une quantité négligeable face aux 1,9 million de barils exportés par Téhéran en décembre dernier. Concrètement, les chargements à Jask sont restés bien en deçà des attentes, avec moins de 70 000 barils quotidiens l’été dernier avant une interruption complète des opérations en septembre 2024.
En bloquant le détroit, Téhéran risque surtout de s’isoler complètement et de perdre son dernier soutien majeur : la Chine. Premier client de la région, Pékin pourrait difficilement tolérer longtemps un blocage qui paralyserait également son industrie.
Kenneth Pollack, ancien analyste de la CIA, avertit qu’une prolongation de la perturbation du trafic à Ormuz transformerait radicalement la perception internationale de l’Iran. Le pays passerait du statut de « victime méritant la sympathie à celui d’ennemi dangereux aux yeux de la planète ». Si le pétrole peut être réorienté via des pipelines, le gaz naturel liquéfié du Qatar demeurerait entièrement bloqué dans le Golfe. Aucun gazoduc d’envergure ne pourrait remplacer les méthaniers qui traversent habituellement Ormuz. L’Europe et l’Asie devraient alors recourir d’urgence aux exportations américaines (gaz naturel liquéfié) et norvégiennes (gazoducs), provoquant une flambée mondiale des prix de l’électricité et du chauffage. Un scénario catastrophique qui évoquerait les crises pétrolières dévastatrices du siècle dernier et mettrait à rude épreuve la résistance économique des nations occidentales.












