Transport
Bluebus : Bolloré arrête ses bus électriques après près de 700 exemplaires

Bolloré met fin à l’aventure Bluebus après quinze ans de bus électriques français
Symbole du transport urbain électrique tricolore, les autobus Bluebus s’apprêtent à disparaître du paysage industriel. Après quinze années d’existence depuis le lancement du projet en terres bretonnes, le groupe Bolloré vient d’officialiser l’arrêt de la fabrication de ces véhicules, mettant un terme à une aventure entamée en 2011 avec l’ambition affichée de faire émerger un acteur national fort sur le marché en pleine mutation des transports collectifs.
Ces autobus aux formes reconnaissables ont sillonné les rues de nombreuses villes françaises : près de 700 unités ont été livrées à environ soixante opérateurs de transport, principalement dans l’Hexagone. Ce véhicule avait également pour mission de démontrer l’efficacité d’une innovation jugée cruciale par le groupe, la batterie lithium-métal polymère. Reste à comprendre pourquoi le rideau tombe aujourd’hui sur cette production, et quel sort attend les bus déjà en service à travers le pays.
Bluebus : quinze années de production de bus électriques pour Bolloré
Tout débute en 2011 dans le Finistère. Sur le site d’Ergué-Gabéric, non loin de Quimper, Bolloré donne naissance à Bluebus avec un objectif précis : concevoir un autobus urbain entièrement électrique, fabriqué sur le territoire français, destiné à circuler dans les cœurs de ville. Deux longueurs sont mises au point, 6 et 12 mètres, permettant de répondre aussi bien aux besoins des navettes patrimoniales que des lignes plus fréquentées. Cinq ans plus tard, en 2016, le groupe met en service une usine consacrée exclusivement à la version longue de 12 mètres, moyennant un investissement de 40 millions d’euros, geste fort en faveur de l’industrialisation régionale.
Durant ces quinze années, environ 700 exemplaires du Bluebus ont trouvé preneur auprès d’une soixantaine de réseaux de transport public, quasiment tous situés en France. Ce volume, bien que notable pour un fabricant indépendant, reste insuffisant face aux géants industriels qui dominent le secteur. D’ailleurs, Bolloré admet lui-même que l’entreprise n’a jamais atteint la masse critique nécessaire pour justifier la poursuite de cette activité. En coulisses, le site breton n’a jamais réussi à monter véritablement en puissance, malgré son statut de précurseur dans le domaine du bus électrique.
Une technologie de batterie ambitieuse mais délicate à exploiter
Le Bluebus se distinguait des autres autobus électriques par sa technologie embarquée. Il représentait la vitrine d’un savoir-faire interne développé sur plus d’un quart de siècle : la batterie lithium-métal polymère, dite LMP, mise au point par Blue Solutions, entité liée à Bluebus au sein du groupe. Cette batterie "à l’état solide", dépourvue d’électrolyte liquide, nécessite un fonctionnement à haute température. Il faut la chauffer au-delà de 60 degrés pour qu’elle atteigne sa pleine performance. Ce principe de "batterie à chaud" a rapidement révélé ses failles dans l’automobile particulière, notamment lors des périodes prolongées d’immobilisation du véhicule.
Avant de se retrouver dans les autobus, cette innovation avait déjà équipé le monde automobile via la petite Bolloré Bluecar, dotée d’une batterie LMP de 30 kWh, notamment utilisée dans le cadre du service de location Autolib’ à Paris. La production de la Bluecar a cessé en 2018, laissant progressivement le bus devenir la principale démonstration de cette technologie. Sur l’ensemble de cette période de vingt-cinq ans, environ trois milliards d’euros ont été injectés dans cette filière de batteries solides. Les autobus, utilisés de manière intensive selon des cycles horaires prévisibles, apparaissaient pourtant comme un terrain d’application bien plus adapté que la voiture individuelle.
Des ventes insuffisantes qui ont scellé le destin de la production
Malgré tout, l’équation financière n’a jamais réellement fonctionné. Dès 2023, les commandes de Bluebus, ainsi que celles des Mercedes eCitaro équipés des mêmes batteries LMP, ne parviennent plus à assurer la charge des usines de Blue Solutions. Le groupe évoque un problème de taille critique non atteinte, dans un marché du bus électrique de plus en plus concurrentiel où les prix sont soumis à une pression croissante.
Dans ce climat difficile, la décision d’arrêter la fabrication des Bluebus s’accompagne d’un plan de restructuration sociale : 74 postes seront supprimés chez Bluebus, auxquels s’ajoutent 41 suppressions chez Blue Solutions sur le même site industriel, portant à 115 le nombre total d’emplois touchés sur environ 350 salariés présents à Ergué-Gabéric. Une annonce aux répercussions importantes pour le tissu économique local, qui ne prend pas ce terme à la légère.
Deux incendies parisiens ont terni la réputation du Bluebus
Les obstacles rencontrés par Bluebus ne se limitent pas aux aspects industriels et financiers. Au printemps 2022, deux autobus électriques Bluebus ont pris feu à un mois d’écart sur le réseau de transport parisien exploité par la RATP. Face à ce danger, l’opérateur choisit de retirer de la circulation l’ensemble des 149 Bluebus alors déployés dans la capitale. Les enquêtes menées révèlent la cause de ces sinistres : des courts-circuits résultant d’un défaut d’isolation à l’intérieur même des batteries. Cet épisode porte un coup sévère à la réputation de Bluebus, mais également à celle de Blue Solutions. Ce n’est qu’en 2024, à l’approche des Jeux olympiques de Paris, que la flotte a pu progressivement retrouver sa place sur le réseau francilien.
Que va-t-il se passer désormais ? L’arrêt de la fabrication ne condamne pas pour autant les véhicules déjà en circulation à disparaître. Bolloré envisage de maintenir une structure allégée afin d’assurer l’entretien et le suivi technique des quelque 700 Bluebus toujours en service sur le territoire. Le pôle recherche et développement de Bluebus, composé de dix-sept collaborateurs, devrait être transféré à une société européenne spécialisée dans les transports collectifs, une transaction que le groupe présente comme quasiment finalisée. Parallèlement, Blue Solutions annonce vouloir réorienter ses efforts vers le développement de batteries solides de quatrième génération, une nouvelle étape technologique qui devra, cette fois, réussir à s’imposer sur un marché encore émergent.













